Umoja, village de femmes

21 mars 2011 à 22:47 | Publié dans Penthésilée | Un commentaire
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Umoja
Dans le nord du Kenya, dans le district Samburu, près du village d’Archer Post, vit une communauté de femmes où les hommes sont interdits de résider.
Le nom de ce petit village: Umoja (« Unité » en Kiswahili)
Leur histoire
Durant plus de 30 ans, de 1970 à 2003, des centaines de femmes Samburu et nomades Massaï ont été violées par des soldats britanniques stationnés dans le camp d’entrainement d’Archer Post.
Comme si cela ne suffisait pas, elles se retrouvaient battues et répudiées par leurs maris se sentant offensés, les accusant même d’apporter la honte sur leur famille. La coutume Samburu voulant que les femmes n’aient pas droit de propriété, elles se retrouvaient sans rien.

Ainsi, en 1990, un groupe d’une quinzaine d’entre elles dont leur matriarche actuelle, Rebecca Samaria Lolosoli, fondent une petite communauté du nom d’Umoja Uaso Women’s Group.
Malgré des conditions difficiles, rejetées par le voisinage, la petite communauté se développe et commence à prospérer, recueillant d’autres femmes dans leur cas, elle étaient une quarantaine et une centaine d’enfants en 2003, une cinquantaine en 2006, un peu plus d’une soixantaine en 2011.
Elles embauchent même trois hommes comme gardiens pour protéger le village la nuit et éviter les attaques. En 2005, une habitante a été tuée lors l’une d’elles.

Aujourd’hui, elles vivent du produit de la vente de collier de perles traditionnels, du site d’activités, du centre culturel et du musée qu’elles ont créés à destination des touristes. Elles ont même construit une école pour leurs enfants.
Même si Umoja n’est pas très connu au Kenya, il bénéficie de nombreux soutiens et de la présence de la réserve nationale de Samburu.

Leur communauté s’agrandit toujours doucement, recueillant d’autres femmes dont en particulier de jeunes femmes mariées de force ayant fuit leur mari.
Rebecca Samaria Lolosoli
Rebecca Samaria Lolosoli
Véritable meneuse charismatique de la communauté. Son profil est un peu différent de celui des autres femmes d’Umoja, ayant reçu une meilleure éducation que les autres, sans cela, rien n’aurait été possible. Bientôt la cinquantaine, issue d’une classe sociale plus favorisée, son mari étant un homme d’affaire ayant une position officielle.
Elle garde le traumatisme de son excision à l’âge de 15 ans et d’avoir été vendue en mariage trois ans plus tard pour 17 vaches.
Ayant elle-même échappé à une tentative de viol de la part de soldats britanniques, elle commença à faire parler les femmes en ayant subi pour attirer l’attention sur ce phénomène, jusqu’au jour où, son mari étant en voyage, elle fut battue par quatre hommes (samburus). Sortie de l’hôpital, devant l’indifférence de son mari qui ne la protègerait en rien, elle le quitta. Ainsi commença Umoja…

Grâce à son origine sociale, elle a eu une autre vision du monde que ces compagnes d’Umoja et a pu être force de conviction à proposer un idéal aux autres. De même, elle a pu leur transmettre les bases du commerce qui allait servir de base de leurs revenus.

C’est encore elle qui est à la base des contacts avec de nombreuses organisations gouvernementales ou fondations internationales, ce qui a permis de faire connaitre Umoja et leurs causes.
Elle est maintenant reconnue pour ses actions au Kenya et par de nombreuses organisations féminines ou humanitaires, ce qui y donne un peu plus de poids.
Village interdit aux hommes, matriarcales, solidaires, mais pas misandres
Même s’il y a une meneuse de cette communauté, le principe d’égalité règne entre ces femmes. Chacune contribue à sa manière, selon ses capacités et les problèmes sont discutés ensemble sous un vieil acacia où se tient l’assemblée. Elles élisent aux postes clés celles qui prendront les charges de confiance.
Ainsi l’affectation des 10% de leurs revenus qui sont versés au compte communautaire sont réinvestis pour le bénéfice de chacune.

Séance d’atelier au pied de l’acacia
Chacune reste cependant responsable de ses biens, chose interdite pour les femmes dans la culture samburu. Ainsi, les nouvelles arrivantes en plus d’être accueillies reçoivent un peu de bétail qu’elle doivent rembourser avec les premières bêtes nées, après, elles font ce qu’elles veulent du reste.

A cause de l’hyperpatriarcat de leur culture, elles ne peuvent se permettre d’avoir des hommes parmi elles. Face à leur réussite, certains maris essaient même de récupérer leurs femmes et par la même faire main basse sur leurs possessions. Ca n’empêche pas certaines d’avoir des relations discrètes à l’extérieur du village, de même, les jeunes femmes cherchent des maris à l’extérieur et partiront un jour. Quand une jeune femme veut se marier, les habitantes s’assurent auprès d’elle qu’elle sait où elle va et que son futur mari est un homme bien. (Ceci est une déduction de ma part, mais il doit s’agir probablement d’anciens garçons du village pour un certain nombre, ayant grandi ensemble et n’ayant pas de mépris culturel envers les femmes.)

Les garçons sont élevé d’égal à égale avec les filles, mais en arrivant à l’âge adulte, ils doivent quitter le village.
Lors de leur passage à l’âge adulte, dans un enclos spécial où les femmes ne vont pas, ils sont circoncis sans contrainte pour être reconnus comme homme à l’extérieur. Ils doivent cependant partir après.
Cependant, ayant grandi avec elles, ils sont parfois embauchés prioritairement aux autres hommes pour certains travaux.

Un autre élément est qu’Umoja possède sa propre école avec plusieurs classes tenues par une maîtresse et un maître (ancien enfant de la communauté) permanents salariés. Elles fondèrent celle-ci pour éviter que les enfants soient enlevés par leurs pères comme cela arrivait parfois quand ils allaient à l’école du village voisin. L’enseignement s’y fait pour les trois langues du pays (dont l’anglais). Cette école est ouverte à tous les enfants, elles veillent cependant à y faire régner l’égalité entre les sexes parmi les enfants.

Ainsi, on peut dire que ces femmes même si elles ont été éprouvées par la vie et s’apportent soutien mutuel, ne sont pas dans une logique de rejet total, c’est juste qu’elles se sentent plus rassurées entre elles et apprécient une vie bien meilleure et plus libre que celle qu’elles avaient connu avant. Refuser les hommes au sein de leur village est le seul moyen pour elle de garantir leur indépendance et leur mode de vie. Il ne s’agit donc en rien d’une forme de matriarcat dominateur, mais bien d’une démarche de protection face à un contexte culturel environnant.
Hostilité de leurs voisins
Leur réussite a attiré la convoitise et la jalousie. Outre le fait comme mentionné plus haut que des hommes tentent de les récupérer et s’attribuer leurs biens et argent, le succès et la prospérité de leur communauté a été mal pris par les hommes de leur culture. Ils les accusent même de trahir leur culture.

Ainsi, étant bien placées sur un circuit touristique, leurs aménagements touristiques ont eu du succès. Des hommes ayant répudié leurs femmes ont donc décidé de tenter la même chose à peine 500m en amont sur la route et d’y fonder un village et des aménagement touristiques aussi. La réussite ne vint pas alors que les femmes continuaient à prospérer, malgré qu’ils tentaient de dissuader les touristes d’aller à Umoja. Ils ont finalement abandonné pour redevenir un simple village d’éleveurs.
En pratique, ce qui leur a valu cet échec est aussi le résultat de leur hyperpatriarcat, car ne proposant pas autant que les femmes, n’étant pas habitués à s’investir dans des travaux d’une telle ampleur et n’ayant pas de meneur charismatique pour les pousser jusqu’au bout. Cet échec ajouta encore une touche de rancœur.
Du fait d’être une communauté prospère et les activités militantes de ses meneuses au niveau des administrations, Umoja a commencé à avoir une certaine influence dans la région. D’autres facteurs entrent en jeu comme le fait de la présence d’anciens de ses enfants, ayant reçu une éducation supérieure à la moyenne locale et le fait qu’elles soient parfois employeurs et donc source de revenus.

Un autre menace a plané sur Umoja en août 2009 en la personne de Fabiano David Lolosoli, ex-mari de Rebecca, venu avec un fusil disant vouloir la tuer. Légalement, il est toujours son mari, cette dernière ne pouvant obtenir un divorce officiel en territoire samburu au moment des faits (droit qu’elle a gagné en décembre 2010). Le chef de la police locale d’Archer Post et le chef de région de la police ont été prévenus, mais ceux-ci ont considéré ça comme un « incident domestique » ne nécessitant pas l’intervention de la police. Le tribunal de protection local émit cependant une injonction à M. Lolosoli lui interdisant de pénétrer à Umoja, même s’il n’était poursuivi pour aucun crime.
Détails intéressants: alors que l’acte de propriété du sol avait été enregistré au nom de la communauté, Fabiano Lolosoli a fait changer celui-ci au nom de Rebecca Lolosoli, probablement en vue de récupérer l’ensemble des possessions de la communauté. Rebecca rentrait juste d’une invitation par la fondation Vital Voices à Santa Fe avec une somme d’argent importante issue de la vente de l’artisanat, elle a même été battue par son propre fils qui voulait récupérer la somme.
Activités sociales et droits des femmes
Forte de leur réussite, Umoja se positionne par rapport aux droits des femmes.
  • Opposition à l’excision
  • Opposition au mariage précoce
    (Les femmes samburu sont mariées à partir de l’âge de 12 ans à des homme bien plus âgés qu’elles)
  • Violences conjugales
  • Le droit à la propriété
  • Accès à l’éducation
  • La participation politique
ainsi que d’autres sujets locaux comme l’accessibilité, l’accès à l’eau, à une éducation de qualité, la santé
L’accusation de trahir leur culture est parfaitement assumée, elles se battent pour leurs droits et ceux des femmes samburu qui n’en ont aucun selon la tradition.
Par leurs luttes, ne serait ce que pour la survie, elles sont citées en exemple par des organisations non-gouvernementales et elles servent de modèle pour d’autres communautés de femmes se constituant. Il existe actuellement des dizaines de communautés plus petites de femmes kenyanes ayant subi des parcours similaires qui viennent apprendre comment mieux s’en sortir à Umoja.

Alors oui, elles veulent changer la coutume parce que la coutume est injuste cruelle.
La petite influence qu’elles peuvent avoir, leurs filles ne pouvant accepter un sort inique ayant vu d’autres choses, leurs fils ayant appris le respect des femmes dans leur enfance, l’exemple qu’elles donnent à d’autres femmes, leurs actions, ce dont bénéficie la communauté par voie de conséquence, tout cela contribue à changer lentement les choses, avec espoir qu’un jour ce genre de village n’ait plus de raisons d’être.
2011 - New York - Women in the World summit
2011 – New York – Women in the World summit
Wajeha H. Al-Huwaider, Phellicia Dell, Rebecca Lolosoli, Hillary Rodham Clinton, Tina Brown
La portée internationale qu’a pris leur cas a aussi contribué à une reconnaissance du problème des droits des femmes au Kenya. Cela se combine avec d’autres mouvements en lutte. Ainsi, la nouvelle constitution kenyane prévoit le droit à la propriété pour tout le monde maintenant. Autre illustration du combat des Kenyanes, le 7 octobre 2010, le Kenya a ratifié le protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, relatif aux droits des femmes. Mais la lutte est encore longue pour faire appliquer ces droits. Bien d’autres avancées sont encore à faire pour rattraper le retard pris par le Kenya sur le sujet, empêtré dans les droits coutumiers et religieux.
Un autre point et non des moindres pour elles est leur coopération avec Martyn Day, un avocat londonien liés aux droits humains, face aux autorités militaires britanniques pour les viols subis par des femmes samburus et massaïs par des soldats. Elles espèrent que les investigations iront à leur terme et déboucheront sur un procès.
Un reportage français
Leur cas n’est pas passé totalement inaperçu au niveau international, elles ont reçu divers soutiens et on fait l’objet de reportages.

En 2008, en particulier, Jean Crousillac et Jean-Marc Sainclair firent un film sur ces femmes qui fut salué par de nombreux prix. Mais au delà de ça, il a permis de mieux faire comprendre ces femmes.

Bande annonce:
Un autre reportage
360° Géo – Arte – 2006
Complet 43:04
http://videos.arte.tv/fr/videos/360_geo-3755656.html
Un petit mot
Je sais très bien que parmi les personnes qui liront cet article, un certain nombre émettra des critiques ou des réserves sur leur manière de faire les choses, leurs intentions ou autres.
Soit. Mais ces critiques ne sont pas issues de cette culture, ne sont pas passées par ce à travers quoi elles sont passées et n’ont jamais eu une perspective d’avenir comme elles ont eu.

Des communautés comme celle d’Umoja ne devraient pas exister. Il est souhaitable qu’elles n’aient plus de raisons d’être, car ça voudrait dire que la combinaison de malheurs qui en est à l’origine n’existe plus et que les sociétés où elles évoluent sont devenues saines. En attendant, je leur souhaite la plus grande réussite, car ce qu’elles font est important.

Voilà, c’était ma manière de saluer le courage de ses femmes, qui malgré les épreuves qu’elles ont subi, ont trouvé la force de se redresser et de lutter pour une vie meilleure et une vie meilleure pour d’autres.
Quelques liens pour aller plus loin
http://www.umojawomen.org/
En anglais. Il date un peu, mais l’essentiel y est sur les tenants du village et ses implications.

Sur le reportage de Jean Crousillac et Jean-Marc Sainclair
http://www.umoja-film.com

Site de quelques organisations collaborant avec Umoja
Advocacy Project – http://www.advocacynet.org/
Madre – http://www.madre.org/
Vital Voices – http://www.vitalvoices.org/

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  1. Je suis allé à Umoja il y a 3 ans. J’y allais pour le symbole et pour apporter une petite aide financière. Il a été difficile de trouver le village car il semble tabou auprès des habitants d’Isiolo (ville toute proche) essentiellement musulmans. L’accueil des femmes est très sympathique mais j’insiste sur le sentiment de symbole qui est perçu ces femmes sont maintenant plus tournées vers l’avenir je crois. J’encourage tous les touristes au Kenya à faire le détour pour découvrir un des premiers bastions de la résistance à l’oppression masculine. Bravo mesdames!


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